Sunday, September 24, 2006

Economie politique des langues

Un article de Robert Phillipson, "English, A Cuckoo in the European Higher Education Nest of Languages" (EJES 10: 1 April 2006), rassemble certains des arguments en cours dans l'analyse et la critique, politico-linguistiques, de l'internationalisation de l'enseignement supérieur, et du rôle singulier qu'y joue l'anglais. On y retrouve des arguments connus, mais ils sont ici associés à des repères bibliographiques précis: rapports de la Commission européenne et textes des traités et accords récents; recherche contemporaine dans les domaines de l'impérialisme linguistique et de la mondialisation linguistique, de la citoyenneté transnationale, du rapport de la mondialisation à la traduction, des politiques de l'enseignement, des langues et de l'enseignement des langues, la mondialisation-commodification de l'enseignement (supérieur en particulier) : le nexus habituel.

J'en retiens d'abord quelques formules, qui opèrent comme repères idéologiques - en particulier, gobbets du discours de la mondialisation néolibérale, pratiquement indifférenciable de la langue de bois de l'Europe:
the knowledge society ; the knowledge economy ; linguistic competence ; education as a service; trading in educational services (World Trade Organization, and General Agreement on Trade in Services language) and the labour market ; global literacy : means speaking English ; "international quality" of universities : means being or becoming a competitor in the English-speaking higher educational market. University autonomy, European Higher Education Area, cultural diversity and principle of public responsability for higher education : the sequence of European ritualistic fob-off.

Des formules qui caractérisent, et font pôles, pour les critiques - universitaires, chercheurs en sciences politiques et sociolinguistique ici : commodification of English, and of education ; education as a human right and the university as a public good ; the market for foreign students or "international" students ; languages rights. "The information society of corporate globalisation and multiple networks". G. Steiner, U. Eco, Z. Bauman, E. Balibar cités comme soutenant l'idée de la traduction comme "the idiom of Europe". Et, singulièrement, la notion d'une economics of language comme nouveau champ de recherche.

Voir, donc: François Grin (Université de Genève), figure dans cette recherche sur "Economic Considerations in Language Policy" (dans An Introduction to Language Policy. Theory and Method, T. Ricento, Oxford, Blackwell, 2006), auteur du Rapport au Haut Conseil de l'évaluation de l'école 19 (2005), "L'Enseignement des langues étrangères comme politique publique", téléchargeable donc (document pdf de 127p).

Je retiens enfin:
  • l'analyse d'un "economic rationale [which] requires financial entrepreneurialism for the institution and even the individual scholar"; dans le contexte d'une économie qui tend vers un fonctionnement à base de produits intellectuels plutôt que matériels
  • la question des "formations bilingues" comme pouvant désigner simplement, dans la langue de l' "internationalisation", un MA en anglais délivré par une université hongroise
  • quelques acteurs: la Conférence de Bologne 1999, la European University Association, la European Association for International Education (EAIE), la Foundation for International Education (London),
  • information: "Its English-language industry is a vital pillar of the British economy. [...] Grin conclude[s] that continental countries are transfering to the UK and Ireland at least €10 billion per annum, and more probably about €16 billion to 17 billion a year. The amounts involved completely dwarf the British EU budget rebate of €5 billion annually that has been a source of friction".
  • "eLearning", a facilitator in this market.
  • Phillipson compte "2,000 corporate universities worldwide, including 200 'for-profit higher education corporations in Poland, 600 in Malaysia and 625 in the USA' ".
  • les remarques du linguiste: les monocultures, monolingues, n'ont pas de développement durable. Phillipson parle de "balance [within] strong local language ecologies".

Saturday, September 23, 2006

Actualité critique

Comprendre quelque chose du politique, et son historicité. Force politique, énergie humaine.
Par Stuart Hall et ses démêlés et lectures avec Gramsci, avec Foucault, avec Bourdieu (par exemple dans « Notes on Deconstructing ‘the Popular’ », 1981). La notion de champ de forces – où tout est en histoire, en équilibre dynamique et conflictuel des forces, qui ne prennent leur valeur et ne sont donc analysables que dans un contexte global. Une époque – mot de GD – et ses intempestifs. (l’art, en particulier, critiquement, comme son intempestif).
Il s’agit de l’actualité, et du travail critique. Du travail qui ne peut être critique que s’il sait où il agit ; et ne cesse de le savoir. De mon tropisme vers l’actualité, vers le diagnostic : vers cette certitude d’une nécessité, pour les disciplines et pour le travail universitaire et pour l’activité critique et la vie même – politique –, d’analyser ce qui vient, d’y tendre l’attention, et de maintenir une constante réponse en termes de contextualisation.
La pauvreté des propositions de Charles Bernheimer cherchant à dessiner pour la Littérature comparée américaine une modernité de 1993, « in the age of multiculturalism » – Comparative Literature in the Age of Multiculturalism, Baltimore MD., Johns Hopkins UP 1995 : tient à ce que la pensée du contexte est empruntée aux sciences sociales. Les disciplines de la littérature et de la culture qui sont en travail là y sont aussi affaiblies par ce déport de disciplinarité – l’absence d’un mode propre de la contextualisation. L’absence d’un point de vue sur l’actualité.
Le rapport 2004 de Saussy a déplacé et le ton (vers nettement moins triomphant) et la formulation (vers : Comparative Literature in an Age of Globalization, Haun Saussy ed., Baltimore MD., Johns Hopkins UP, 2006)

Un article sur l’Inde dans le Monde diplomatique de septembre : « Pari américain pour l’Inde. Emergence d’une nouvelle puissance » (Christophe Jaffrelot, Sciences Po et CNRS). L’Inde fait partie de ce qui vient. Des intensifs actuels de l’énergie humaine. Comme aussi les bulldozers de l’idéologie ultra-dominante de l’époque – néolibéral, mondialisation, etc. Il faut répondre ; il faut une responsabilité critique. C’est indispensable pour qu’une discipline soit critique. Et soit partie prenante d’une université qui ait du sens dans la société – qui elle ne peut être que de son temps. Plutôt : on appellera « la société » ce qui est de son temps, et collectivement. Un présent politique. Y compris et surtout, puisque c’est là que la société vit, dans les conflits du collectif : là où il grince et se tord et se déplace se déchire se refait, au prix des souffrances et au gré des fortunes des individus. L’université ne peut pas se permettre d’être conservatrice – ni non plus la gauche, comme formation politique. Il faut répondre, et déraciner les positions et redoubler d’analyse – relentless erudition, Foucault ; c’est l’activité et l’action critiques – si les réponses ne signifient plus rien dans le présent politique. On ne défend pas la Littérature. On la repense, en écoutant très fort ; en arrachant une écoute et une responsabilité. On ne défend pas les référentiels nationaux, les démocraties universitaires, les services publics du savoir. Pas par les batailles syndicales et les modes de résistance actuels en tout cas : this much is clear. C’est autrement qu’il faut faire.
Et c’est déjà un piège conservateur que de poser la question en termes de l’engagement des intellectuels ; ou, bien pire, de « l’investissement » professionnel. Claire duperie, qui est le produit de l’idéologie individualisante – celle qui prive les sujets de leur force subjective tirée, pour chacun, de la force du collectif qu’il porte avec lui si un collectif existe.
Le discours sur le conservatisme français, la nécessité de la réforme, et les blocages de la réforme, par les différents acteurs, syndicaux en particulier : ce qu’on entendait beaucoup sous Raffarin ; et ce qui semble déterminant dans la montée des deux personnages du moment, Royal et Sarkosy. Déterminant aussi dans le présent si tiraillé, et désorienté, du PS.

De même, la question de l’inégalité.
On entend reparler d’inégalité, d’accroissement des inégalités, comme un point focal du discours sur la mondialisation qui commence à battre de l’aile ; qui s’intéresse à ses discontents (Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie 2001, Globalization and its Discontents, 2002). L’inégalité, les inégalités : discours de la gauche française sur une longue et épaisse tradition. Avec l’égalité et la fraternité, la solidarité. Racines dans Rousseau, au moins. La question est, si je pense avec la notion du politique comme force et champs de forces : pourquoi l’inégalité est-elle mauvaise ? Pas par morale, pas par générosité de base, pas par nature humaine bonne de fond – bonnes intentions, dirait GD. Temps de l’origine. L’origine de l’inégalité parmi les hommes, et l’homme naturellement bon corrompu ensuite par la société –.
Mais parce que : mauvaise énergie, depleting, qui vide le vivant, qui dépolitise, désubjectivise, fait mourir. Pour les sociétés ; pour certaines sociétés et donc pour l’homme. Pour « la vie des peuples » (Saussure).
L’énergie d’une société ; l’énergie humaine, énergie culturelle dans l’histoire d’un pays. Jaffrelot note, sur l’histoire de l’Inde depuis l’indépendance : « Si Jawaharlal Nehru croyait – comme Mohandas Karamchand Gandhi – aux valeurs (aux normes, dirions-nous aujourd’hui [le shift est assez éloquent]), les stratèges des think tanks indiens considèrent que 'faire de l’Inde la plus grande démocratie du monde' aura bien moins rapporté au pays que les essais nucléaires de 1998. » C’est un autre point de vue sur la valeur politique et son historicité. Son flux, et son incidence immense, si profondément déterminante, pour tous et chacun.
L’Iran maintenant, aussi. Voir. Ça va tirailler fort là ; ça va détruire infiniment, on en pleure déjà de douleur humaine. La Chine bien entendu ; le Mexique.
Il faut aller en Inde. Lire le travail actuel des chercheurs indiens sur la traduction. Aller voir, peut-être, leur tradition, il me semble riche et ancienne, de réflexion sur la grammaire et sur le langage. Certainement, sur la diversité des cultures et la notion de nation.

Simplement penser le politique, et le critique – y compris concrètement, localement, chaque fois, les pratiques des disciplines – par l’histoire.

Thursday, September 21, 2006

Actualité - la source est déjà le ruisseau

Quelques conclusions pratiques, des années passées dans l'institution universitaire française et des contacts ici à Brooklyn College : c'est avec les jeunes chercheurs qu'il y a à travailler, avec eux qu'il y a du travail en train. Les lieux les plus vifs rencontrés dernièrement: les séminaires de DEA et des doctorants (JJL témoigne de la même expérience), les journées de doctoriales à Paris 8, le contact avec les nouveaux collègues. Ici le Works in progress seminar du département d'Anglais se fait devant une tablée de jeunes adjuncts, doctorants ou étudiants de MA majoritairement. Les collègues qui se rassemblent et s'organisent en groupes de travail, autour des questions de l'enseignement dans le cadre de English, ou du féminin dans un cadre trans-disciplinaire - séances régulières sous forme de sorties au restaurant, en réunions pour discussion informelle, etc. - sont les nouvelles générations, qui semblent avoir besoin de créer sous leur pied un plancher de travail (collectif) qui leur manque dans le territoire du département où ils ont à s'installer, et à faire école, d'une manière ou d'une autre.

Quelle perte de l'énergie critique quand on passe aux générations en place depuis un peu plus longtemps? Le temps pris par les affaires institutionnelles, par la bataille pour la survie des disciplines et des équipes de recherche, en France en tout cas. La grosse fatigue qui me prend quand je pense à la question de l'Equipe d'accueil, à "l'animation" de la recherche. Bref.
Et il ne s'agit pas de la plainte atemporelle sur l'usure et les responsabilités des grands et des pères. Il y a une situation actuelle des générations dans l'université ; qui détermine par exemple le burn-out des nouveaux professeurs, aussi caractéristique d'un présent universitaire peut-être que la vie difficile des jeunes docteurs en littérature, maintenant qu'il y a plus de maîtres de conférences qualifiés que de postes.

De même -- il me semble qu'il s'agit de la même chose dans ce vers quoi je me trouve me tourner, tâtonnant improvisant cherchant les courants d'énergie dans les champs intellectuels actuels (et il faudrait éviter de se précipiter vers la notion d'émergence, émergente elle-même comme l'indiquait ELB l'an dernier) : c'est vers les nouvelles énergies disciplinaires, bonnes ou mauvaises, critiques et vives ou déjà ossifiantes dépolitisantes, qu'il est nécessaire de tendre l'oreille et l'attention.
Je continue à fixer la nouvelle UFR créée à Paris 8 à la rentrée LMD, de Culture et communication. Il faut aller travailler sur ces modernités de l'université (déclarées, affichées, réponses aux claironnades de la "modernisation", et peut-être tout le contraire d'une modernité; d'une vie de la culture) : où affluent financements, postes, approbation du gouvernement et de l'Europe, et étudiants; où converge la valeur sociale, y compris sous sa forme actuellement en cours : validation de fait par les profilages pour l'emploi. Validation des formations par la demande au sein du marché de l'emploi [pour justement, ELB, ne pas dire du travail -- puisqu'en effet la valeur économico-sociale actuelle se compte dans ce cadre conceptuel et idéologique changé].

J'en suis à, pour les disciplines de la littérature, et du langage : il faut faire autrement. Radicalement (au sens de Saussure; de la source déjà ruisseau; pas d'origine à ce qui n'est qu'histoire. Savoir faire une histoire, une analyse d'époque, de ce type). Aller à l'actualité de la société et intervenir, travailler! : au lieu de la pression, mais avec le poids, la gravité, du rapport simple au poème. Le projet du Centre expérimental de Vincennes lancé dans les termes d'un rapport au "monde contemporain" : toujours aussi pertinent. Mais tellement à reprendre! Y compris dans le projet du Département d'Etudes Littéraires Anglaises, aujourd'hui mort de jure, sinon de facto en ce 21 septembre.

Il faudra que je développe mieux, plus tard, ceci : que je pensais ouvrir du potentiel pour les disciplines littéraires par le projet "des littératures" qui a donné le Master de Paris 8. C'était une erreur diagnostique, dont il fallait bien faire l'épreuve, et dont l'épreuve est bien faite. Je pense maintenant qu'il faut bien plus radical que ça, simplement. De choses bien plus profondes à déraciner, à secouer, que ça. Cela doit passer, en particulier, par une analyse plus large de la situation historique présente des disciplines en France (pas de discipline sans les disciplines, non plus -- question de disciplinarité) ; situation qui n'est pas un état (comment bouge-t-on, respire-t-on, dans un état? No wonder we're exhausted) mais un champ de forces, avec ses forces et ses pressions par le commerce avec l'Europe et avec la "compétition" américaine. Cela peut se nourrir des analyses sociologiques et économiques qui sont en cours sur l'université et l'emploi et le travail, en effet.
Voir où la société actuelle met ses valeurs; où ça presse, vient; a un visage et une visibilité et une reconnaissance. Valeur sociale. Le statut de la littérature là -- plus par amusement qu'autre chose. Mais certainement le statut du langage, et ses conceptions et idéologies.
Alors les points de travail déjà identifiés, programmés : les sciences de la communication, et de l'information. Les Cultural studies quand elles arrivent en France. La médiation culturelle et voisinages. La littérature dans les études post-coloniales en histoire. Etc.

Tuesday, September 19, 2006

L'utopie musicale

Avant-hier sur la chaîne télé C-SPAN, le pianiste de jazz Herbie Hancock disait que la musique (le jazz, précisément, mais j'exporte ses propos à l'ensemble de la musique car il s'agit d'un topos) constituait une solution aux problèmes de communication et de relation que rencontre l'humanité. On connaît l'idée: c'est celle d'une utopie musicale. S'adressant directement à l'émotion, à la constitution physique de l'individu par l'activité du rythme notamment, la musique aurait ce pouvoir de fédérer des individus. "Qui peut entendre une musique de Benny Goodman, disait Hancock, sans commencer à bouger sur sa chaise?"
Mais de quelle utopie parle-t-on? Une utopie sans idées, sans prises de position politiques, sociales. Cette utopie est une éthique de l'émotion et de la sensibilité, c'est-à-dire une esthétique. Et, en effet, je peux partager cette émotion avec beaucoup de gens, et me donner ainsi l'illusion d'une communauté enfin pacifiée dans l'avènement d'une pan-rythmique. Mais après? Parce qu'il y a bien un après de la musique. Parce qu'on ne peut pas passer sa vie à vibrer sur une musique de Benny Goodman.
La même interrogation, en fait, se porte sur cette entreprise récente, indissociablement philanthropique et philharmonique, unanimement saluée pour son militantisme pacifique, qui a consisté à former un orchestre symphonique en réunissant des musiciens Palestiniens et Israéliens afin d'oeuvrer pour la paix au Proche-Orient. Il s'agit, sans conteste, d'un signe fort. Mais seulement d'un signe. Parce que s'il est certain que pendant le concert ces musiciens sont ensemble et communient dans la musique, ensuite, il faut bien qu'ils rentrent chez eux. Et chez eux, ce n'est pas seulement un espace, un territoire, c'est aussi un ensemble d'idées, de discours, de prises de positions nécessairement situées.
Si je suis musicien, je peux très bien imaginer entrer dans un set d'improvisation avec d'autres musiciens, et ressentir cette communion musicale avec une telle intensité que j'aie le sentiment de participer à l'avènement d'une véritable communauté. Ensuite, même, après la musique, on pourrait, euphoriques, boire des verres, raconter des blagues, partager des souvenirs de musiciens, etc. Mais si je découvre que cet alter ego musical a des positions idéologiques antithétiques aux miennes, c'est-à-dire milite pour une utopie qui me semble contre-anthropologique, que reste-t-il de l'utopie musicale? Peut-on musiquer sans penser? Pire: musiquer fait-il oublier de penser?

Friday, September 15, 2006

travail et collectif

Un des points de crise de l'université; celle du travail. L'absence, quasi totale, de réflexion sur comment se passe ce travail, sa valeur. Comment travaillent, différemment, vers des objectifs radicalement éloignés, les uns et les autres. Quelles tensions produit cet éloignement, quel émiettement du collectif? L'université est ironiquement absente des discours publics ou internes comme lieu de travail: ce terme est presqu'absent des directives supposées indiquer aux universitaires comment travailler. Que trouve-t-on dans ces directives: "production" (d'indicateurs); "activité" (de recherche; d'enseignement); "formation"; "mise en place" (d'une démarche, de réseaux...); "développement" (d'une politique); "promotion" (de l'offre de formation). Tout cela sans travail.
Sans travail, ou plutôt, sans la pensée du travail, à l'université entre autres mais cela vaut pour ailleurs, c'est le coeur du collectif qui s'effrite, le "hub", le pouls même de l'institution qui se vide.
Dans Les désordres du travail: Enquête sur le nouveau productivisme, (Paris: Seuil, 2004)Philippe Askenazy souligne que "Le travail s'est éclipsé du débat social à mesure que l'emploi l'envahissait" (p.5). Comme cette phrase trace le fil qui lie l'état d'une société aux processus internes des universités: l'emploi est devenu la responsabilité de l'université qui doit produire des conditions d'employabilité - et il n'intéressera plus personne de savoir quel travail mène à ce produit. C'est la "culture du résultat".
Conséquence pour les universités: elles ne sont plus (depuis longtemps, peut-être), des lieux où s'invente le collectif, sinon en fragments; au contraire, les individus que sont les enseignants-chercheurs se débrouillent, doivent se débrouiller, pour s'inventer un métier à travers leur travail. Les difficultés sont, indique-t-on avec fatalisme, partagées par tous - autrement dit, elles n'intéressent personne. Tapis rouge déroulé pour le "productivisme réactif" dont parle Askenazy: idéalement "source d'intellectualisation, de polyvalence, de mise en responsabilité des travailleurs" (p.8): productivisme dans lequel l'individu plongera (parfois) non pour sa propre valeur, mais pour l'illusion d'être enfin "utile" à la hauteur de ses capacités. Et ainsi l'individualisation s'accentue, le démembrement du collectif se poursuit. L'université est "en avance" sur l'entreprise dans ce démembrement du travail comme valeur collective: le signe le plus patent en est l'incapacité de l'institution à se définir comme lieu de travail. Il n'y a donc pas de possibilité de reconnaître les dysfonctionnements du travail, de soutenir collectivement les individus. Tout conflit à l'université est classé comme question de "personne". L'institution n'a rien à voir avec, n'a rien à faire de. "Comme si tout se jouait à la croisée des émotions et de la morale, dans le silence d'un face-à-face inégal entre un supérieur et un subordonné, on a laissé s'installer l'idée que l'affaire [de la dureté du travail] relevait essentiellement du médecin, du psychothérapeute, voire du juge." (Askenazy, p.6)
L'université semble avoir préparé la société à cette hyper-individualisation de la pratique professionnelle à travers laquelle l'entreprise "prend" la productivité, les résultats, et "laisse" le travailleur se débrouiller avec les déchets du travail. Dans un lieu qui rassemble du monde, sans être lieu collectif, l'isolement de chacun est le moindre des problèmes. C'est la loi de la jungle, la loi du plus fort, et les souffrances qui en résultent dans l'apparente indifférence générale, qui est aberrante.
Ainsi, l'état dans lequel de si nombreuses universités aujourd'hui - des lieux où il ne fait pas bon aller travailler - est intimement lié à l'atomisation de la valeur travail au profit de celle du "résultat".

Tuesday, September 12, 2006

Disciplinarité de l'Anglais

On s’inquiète des mêmes problèmes de l’Anglais en France, en Europe, et aux Etats-Unis, malgré la différence des contextes et la diversité des histoires de la discipline.
Le cœur du problème est la perte de disciplinarité des Langues – Modern Languages. Leur instrumentalisation, leur valeur sociale accrue mais en tant qu’instrumentales, dans un environnement idéologique organisé par une théorie du langage comme communication.

C’est reconnaissable partout, malgré la diversité des conditions culturelles. La Composition, ou Rhetoric and Grammar, aux Etats-Unis, qui non seulement prend une part plus importante de l’activité des départements d’Anglais – ici aussi on parle du déficit de academic preparation (lire : la faillite du système de l’enseignement secondaire) –, mais devient aussi l’objet d’une branche de la recherche en Anglais. Et une actualité de la discipline, une pertinence sociale (revendiquée telle, du moins), réponse et responsabilité de l’université dans sa société : en ce qu’elle est branchée effectivement sur un débat culturel et politique qui se tient dans la presse et les médias, et qu’elle engage y les acteurs (engage est un mot très en cours dans le discours culturel ici). La Composition est critique pour une définition de son contemporain par la société ici : un révélateur et un critère. Une valeur en question, vivante, qui fait la vie et l’actualité – sinon la modernité, car c’est aussi un faux débat et une contre-valeur, articulée sur une contre-vitalité du langage – de sa société. Chacun a à se situer par rapport à elle.

GD parle d’un département de Français ici qui penche vers la perspective du FLE.
Les départements de English peuvent maintenant incorporer les territoires du English as a Second Language (ESL), et identifier leur actualité à cette incorporation, cette réorganisation des disciplines. On affichera cette nouvelle géographie comme la capacité de l’université à répondre à l’actuel d’une société multiculturelle, qui se manifeste dans l’afflux d’étudiants nouvellement immigrés. 92 langues maternelles parlées à Brooklyn College-CUNY en dehors de l’anglais.

Jean-Jacques Lecercle répond à la crise de l’Anglais en France, relayée par la Société des Anglicistes de l’Enseignement Supérieur – manifestations : disparition des postes en littérature, backlash contre la « théorie », pressions de l’idéologie Communicationnelle (l’anglais comme « langue de communication internationale », selon les termes du rapport Thélot) pour pomper des financements vers les départements qui voudront développer des centres de ressource de langues ou se développer en de tels centre – : réponse de JJL donc : la force de l’Anglais comme nœud des langue-littérature-culture et histoire.
Je garde l’expression anglaise de la discipline des Langues – Modern Languages – pour ce qu’elle continue à faire entendre de ce potentiel des langues, la diversité des langues, comme modernité de la société dans le langage. La langue-et-nécessairement-les-langues, comme histoire, et donc comme culturologie, critique.
La discipline Anglais, comme l’étude de ce qui fait d’une discipline des langues une culturologie critique.

Le European Journal of English Studies opère son propre sauvetage et relaunch en prenant de front la question de New Directions in English Studies. Effort vers sa modernité.
Le séminaire Works in Progress du département d’Anglais de Brooklyn College prend cette année la question : « Revisions and Emergences : New Approaches, New Fields ». On cherche comment être à son présent. A sa pertinence. Disciplinarité.

Je commence ici une bibliographie du débat américain sur English et l’université : disciplinarité. Très étonnée de trouver le terme disciplinarity en usage dans la « conversation » (autre termes très en cours) dès un premier contact ici – c’était dans Richter. Le débat est une actualité en ce que, comme celui des Nouveaux réacs, il positionne et révèle les acteurs, avec une extrême clarté : les conservateurs, les progressistes, les critiques. Les critères en jeu – questions dont vit la société contemporaine – y sont donc en pleine lumière, et en plein pouvoir critique.

  • Richter, David H. Falling Into Theory. Conflicting Views on Reading Literature. Bedford/St. Martin’s: Boston & NY, 2000. Qui part de Gerald Graff (Graff y écrit une preface) et son programme critique: “teach the conflicts”.
    Auteurs mis en débat dans l’anthologie:
    - "Why We Read" : Helen Vendler, Geralf Graff, Terry Eagleton, Gauri Vishwanathan, Paulo Freire, bell hooks, Gertrude Himmelfarb, Richard Ohmann, Simon During, Louis Menand, Robert Scholes
    - "What We Read" : Jane Tompkins, Barbara Herrnstein Smith, Lillian S. Robinson, Deleuze & Guattari, Henry Louis Gates Jr., Eve Kosfsky Sedgwick, Eward W. Said, Janice A. Radway, Alan Purves, John Guillory, Harold Bloom
    - "How We Read": Barthes, Peter Rabinowitz, Stanley Fish, Reed Way Dasenbrock, Sandra M. Gilbert and Susan Gubar, Toril Moi, Annette Kolodny, Toni Morrison, Chinua Achebe, Wilson Harris, Gayatri Chakravorty Spivak, Wayne C. Booth, Martha C. Nussbaum, Herbert F. Tucker, George Levine, Michael Bérubé.

Débat américain:

  • Blair, Hush. Lectures on Rhetoric and Belles Lettres. NY: Garland, 1970.
  • Bloom, Allen. The Closing of the American Mind: How Higher Education Has Failed Democracy and Impoverished the Soul’s of Today’s Students. NY: Simon, 1987.
  • Damrosch, David. We Scholars: Changing the Culture of the University. Cambridge Mass., Harvard UP, 1994.
  • D’Souza, Dinesh. Illiberal Education: The Politics of Sex and Race on Campus. NY: Free, 1991.
  • Graff, Gerald. Professing Literature. An Institutional History. Chicago: Chicago UP, 1987.
  • –––. Beyond the Culture Wars. NY: Norton, 1992.
  • Kimball, Roger. Tenured Radicals: How Politics Has Corrupted Higher Education. NY: Harper, 1990.
  • Menand, Louis. “What Are Universities For?” Harper’s Magazine 283 (December 1991), pp. 47-56.
  • Nelson, Cary. Manifesto of a Tenured Radical. NY: NYUP, 1997.
  • Pratt, Mary Louis. “Humanities for the Future: Reflections on the Western Culture Debate at Stanford”. South Atlantic Quarterly, 1 (1989), pp. 7-25.

Sur le canon :

  • Bloom, Harold. The Anxiety of Influence. NY: OUP, 1973.
  • ---. The Western Canon. The Books and School of the Ages. NY: Harcour Brace t, 1994.
  • Guillory, John. Cultural Capital : The Problem of Literary Canon Formation. Chicago UP, 1993.

Débat sur English en Grande-Bretagne et histoire (britannique) de English :

  • Altick, Richard. The English Common Reader.
  • Baldick, Chris. The Social Mission of English Cricitism. Oxford: OUP, 1983.
  • Batsleer, Janet ed. Re-writing English: Culturela Politics of Gender and Class
  • Crawford, Robert. Devolving English Literature. Oxford: Clarendon, 1992.
  • Eagleton, Terry. Literary Theory. An Introduction. Minneapolis: U of Minnesota P, 1983. Voir en particulier le chapitre “The Rise of English”.
  • MacCabe, Colin. “Towards a Modern Trivium – English Studies Today”.
  • Palmer, D.J. The Rise of English Studies. London, 1965.
  • Poirier, Richard. “What is English Studies, and If You Know What That Is, What Is English Literature?”, in Gregory T. Polleta ed. Issues in Contemporary Literary Theory. Boston: Little and Brown, 1973.
  • Widdowson, Peter ed. Re-reading English

Textes repris et discutés à neuf:

  • Arnold, Matthew. “The Popular Education of France”. Democratic Education. Vol. 2 of Matthew Arnold: Complete Prose Works. Ed. R.H. Super. 6 vols. Ann Arbor: U of Michigan P, 1962.
  • Collins, J.C. The Study of English Literature. 1891.
  • Robinson, H.G. “On the Use of English Classical Literature in the Work of Education”, Macmillan’s Magazine 11 (1860).
  • Sampson, George. English for the English. 1921.
  • Smith, Adam. Lectures on Rhetoric and Belles Lettres. Ed. JC Bryce. NY: Oxford UP, 1983.

Friday, September 08, 2006

Précisions - pour penser l'à-venir du peuple (tel qu'il est déjà là)

Article à connaître : "Exodus. Coyotes, pollos, and the promised van", de Charles Bowden. Dans la version web, le sous-titre est "Border-crossers forge a new America".

Ni les facilités angélistes de penser l'échange des cultures comme bonheur du métissage. Ni les butoirs où sont arrêtés les pensées encore nationalistes de la mondialisation. Mother Jones ("Smart, Fearless Journalism", even if they do say so themselves - en tout cas c'est bien sympathique) semble faire un travail d'analyse en profondeur, en invitant Bowen et le photographe Julian Cardona, auteur aussi du volume Juarez: The Laboratory of Our Future. Regarde ce qui se passe sur toute la frontière avec le Mexique, comme non pas, non plus, la pratique transfrontalière du "travail saisonnier" (en tant que c'est, pratiquement par définition, par dimension, un phénomène qui appartient au rapport d'étranger), non pas même une "immigration clandestine" organisée, mais maintenant un "exode", et nouvelle forme du Middle Passage. Nouvelles formes de l'immigration, et nouvelles forces aussi: nouvelle puissance de reconfiguration.

Cette information est importante. Délabrant les clichés en chemin, complexifiant, elle fraye une thèse pour penser cette modernité du transculturel. D'Etats-Unis devenant rapidement mexicains; de forces immenses lancées et déterminant des équilibres, et des bascules à venir, à une échelle impressionnante. Des immigrants qui sont l'avenir, la force qui arrive; qui vont déterminer. Une force politique qui n'est pas qu'une menace de déstabilisation, pas qu'un problème politique - de "domestic politics" des Etats-Unis, où la question du rapport à l'international continue à trouver des angles morts - : mais une histoire. Un bouleversement, certainement, qui est sans surprise. Bien plus massif que la première Révolution mexicaine - voir son traitement par les Etats-Unis à cette période (soutien au nouveau régime; effets d'immigrations et refuge politique). Mais sans surprise : l'ordinaire du trans-. Et de la systématicité du politique comme rapport des peuples. Le problème, ordinaire. Il prend aussi sa forme dans le conflit, autre mode de l'ordinaire politique et géo-politique: pas s'en étonner, pas s'en scandaliser, pas s'en paniquer comme une Crise monumentale. C'est le continu de la crise. Il faut en faire l'histoire, et y vivre, l'analyser, au niveau de l'histoire.

Deux points d'accroche:
  • comment la nouvelle pauvreté prend sa force politique. C'est autrement qu'avec les Forums sociaux internationaux, une politique activiste, torturée et empêtrée, freinée, dans le temps de l'intention. Autrement que par José Bové et les collectifs de paysans du Chapas. Autrement que par les modes où les groupes du Monde diplomatique cherchent leurs solutions et leurs utopies : "This is the largest transfer of wealth to the poor in the history of the Western Hemisphere and it dwarfs all the American gestures of aid and all the revolutions that have filled the plazas of Latin America with tired statues. Remittances to Mexico alone are now estimated to be $20 billion a year, a figure much greater than tourism and rivaled only by the drug trade. [...] Were remittances to dry up today - due to amnesty [of illegal status in the US] or a seriously toughened border - the Mexican economy could implode." [...] American employers have inadvertently created the most affluent and politically active generation of poor people in the history of Latin America. Sending them home would detonate the nations they have come from. The politicians all know that." Des équilibres, des systèmes ; ce qui s'écroule, ce qui pousse, histoire tectoniques des peuples.
  • comment relancer une histoire du point de vue sur ces questions de l'immigration. Décaler, déboîter, des ornières (elles sont facilement cartographiables, pour la France certainement). C'est en commençant par retirer ces questions à une première réaction automatique possible, classique: le compassionnel. Répondre à un problème en allant chercher, contre le nationalisme le colonialisme les exploitations, vers la générosité, et peut-être aussi ses traditions d'internationalisme, de gauche. L'article commence par cette étape. Mais il est long - c'est un feature article. Il développe et avance, montre de nouveaux plis de la question et s'y essaye. Le compassionnel comme premier pas - l'usage de la photographie, et sa rhétorique du personnalisant. Mettre des visages sur. Drames au niveau des acteurs. Au niveau des acteurs, drames. Mais non, précisément, problèmes. Mais l'article retire tout de suite l'attention au personnel, à l'individuel : pour montrer la dimension dans laquelle agit ce champ de forces. Pas le rapport de forces (on resterait dans l'idée d'un sujet politique, chef institution ou nation, qui agirait comme un individu, en conscience et délibérément), mais le champ de forces. Unleashed.

Je continue donc à penser trouver mon chemin vers le politique en me détournant des considérations du pouvoir, du gouvernement, de la politique, de l'autorité - mais avec le problème, l'histoire, la conflictualité. L'altérité, en somme (comme histoire). Qui n'est pas un bonheur. Ni une catastrophe. Ni, non plus, une menace de catastrophe (déclin, millénarisme postmodernist, apocalypse, pression pour lamodernisation, paniques de toutes sortes, semblent en être les figures discursives). Il faut, toujours, aller chercher dans le tissu, l'épais, de l'histoire, et de la culture. Les intellectuels irakiens.

La force aussi, en tant qu'elle n'est jamais isolable d'un champ de forces. Foucault alors: les deux concepts, histoire et champ de force (pluralité systématique des forces), nécessairement liés.

Wednesday, September 06, 2006

excellence, excellence!

Les directives du ministère pour les universités sont pleines de références à l'internationalisation de "l'offre de formation" et de la nécessité, pour la France, de mettre en valeur ses atouts: traduire, pour les universités: concentration sur les meilleures formations, sur les plus "efficientes" (à savoir: rentables). Sur celles qui se distinguent le plus et permettront de battre la concurrence sur un domaine donné, laissant les autres domaines aux autres établissements. Les universités françaises doivent passer, nous dit-on, par une étape essentielle de la modernisation, une étape "qu'exige" la "compétitivité sur le plan international". Cette ordre logique est assez visiblement discutable: ne seraient-ce pas plutôt les mêmes forces économiques, qu'évoque Claire Joubert, qui président simultanément à la mutation de l'université et à la "mondialisation"? "Les transformations qui sont en cours aujourd'hui s'observent en effet dans n'importe lequel des métiers, des secteurs, dans n'importe laquelle des tâches, qu'ils soient en contact ou pas avec l'économie mondiale. Elles sont le résultat de deux évolutions majeures: la révolution informatique et la massification de l'enseignement,..." Daniel Cohen, Richesse du Monde, pauvreté des nations (Paris: Flammarion, 1997), p. 15.
Pourquoi entraîne-t-on donc la communauté universitaire vers des réformes justifiées par un diagnostic si visiblement erroné, à savoir la nécessité externe, mondiale, qui par une pression inéluctable, pour la survie même de notre pays appellerait l'adaptation de l'université aux normes du marché, à la "culture des résultats" (incroyable, tout de même cette expression, comme si l'université tournait sans prêter attention aux résultats. Il ne s'agit pas des mêmes ici évidemment)? Pour mieux faire passer cette mutation, peut-être. Pour que chacun se sente investi de cette responsabilité de survie, que chacun rentre dans cette marche forcée contre laquelle rien n'y fera: le monde attend, le monde presse. Mais cette erreur de diagnostic peut avoir des conséquences graves: vers quoi change-t-on, vers quel type d'excellence et de logique économique? Pourquoi instrumentalise-t-on l'université comme un service, au lieu de la reconnaître comme le lieu central de mutation du système économique dans son ensemble? Autrement dit, l'université ne suit pas les conditions posées par un système, elles crée les conditions de ce système.
Quelle excellence, donc, pour quelles fins: pas celle du meilleur enseignement possible, ou la meilleure recherche, cela est déjà manifeste. Par cette remarque, qui pourrait paraître naïvement utopique, je ne cherche pas à nier les problèmes actuels des universités. Démotivation des personnels à la fois enseignants et administratifs; opacité et lourdeurs des processus de décision, depuis la création de postes jusqu'à la moindre initiative qui exige trente-six-mille formulaires et autorisations: l'idée que les universités, en particulier de Sciences humaines, ont actuellement une "culture de moyens" (je cite le ministère), fera sourire la plupart des enseignants chercheurs. Quel diagnostic de départ, quelle analyse des situations de travail internes aux universités a présidé à une telle description?
C'est ce diagnostic que je voudrais faire.
Quant à l'excellence: celle qu'on exige aujourd'hui des universités a un sens bien précis, que l'on reconnaîtra dans ce résumé de Daniel Cohen: "Adam Smith caractérisait le monde moderne comme un monde où chacun se spécialise dans une tâche, et abandonne les autres aux marchés. La logique qui préside au choix de cette spécialisation est simple: je choisis le métier où je suis, comparativement aux autres, le meilleur. Je peux fort bien être moi-même un excellent pâtissier tout autant qu'un excellent cordonnier. ... Il n'empêche: si je suis encore meilleur cordonnier que pâtissier, je consacrerai tout mon temps à la chaussure et j'achèterai mes gâteaux. Le revenu que me rapporte l'activité où j'excelle me dédommagera nécessairement du temps que j'aurais passé à faire mon pain moi-même." (ibid., p. 50)
Serait-il possible que l'on cherche à mettre les universités au pas de ce rythme primaire du capitalisme? Oui. L'excellence est avant tout le signe de la réduction des disciplines et des domaines de recherche, non seulement à l'échelle d'établissements mais aussi à l'échelle nationale voire internationale. Tout le monde s'y précipite: le terme est bien trouvé: comment, en tant qu'universitaire, pourrait-on dire "Pas d'excellence pour moi, merci"? La disparition de certains enseignements sera "compensée", pense-t-on, par le bénéfice économique que l'on tirera du rééquilibrage. Il y a dans cette logique un élément profondément rétrograde, dans lequel on reconnaît bien la "commodification" de l'éducation. Rétrograde par l'objectif même, mais aussi parce que cet objectif est à contretemps historiquement.