Sunday, November 19, 2006

Université et travail, suite

Walter Benjamin en 1915: discours aux étudiants, "contre" les étudiants, cherchant à se situer dans et contre une culture de l'a-politique, obnubilée par la préparation du métier. Un discours infléchi sûrement par la dictature impériale qui en est le contexte ("l'Etat actuel"), qui rentre tout de même en résonance avec les questions posées aujourd'hui aux universités, et peut-être les questions qui ne s'y posent plus. Le rapport à l'état, le rapport au travail, le rapport à la recherche, à la science et sa définition, le rapport à l'art ('créativité').

"Un des prétextes les plus candidement mensongers pour soustraire la science à toute exigence est de supposer qu'elle doit permettre à X et Y de trouver leur métier. Or le métier procède si peu de la science qu'elle peut même l'exclure. Car par essence la science ne souffre aucunement d'être séparée d'elle-même; d'une manière ou d'une autre, elle oblige toujours les chercheur à se faire enseignant, elle ne lui impose jamais les formes professionnelles publiques du médecin, du juriste, du professeur d'université. On n'aboutit à rien de bon en appelant lieux de science des instituts qui permettent d'acquérir des titres, des habilitations, des chances de vie et de métier. En objectant que l'Etat aujourd'hui doit bien former des médecins, des juristes et des maîtres, on ne réfute en rien cette affirmation. On souligne simplement l'immensité écrasante de la tâche qui consiste à substituer une communauté de sujets de la connaissance à une communauté de fonctionnaires et de diplômés. On souligne simplement à quel point, dans le développement de leur appareil professionnel (par le savoir et le savoir-faire), les sciences actuelles ont perdu cette origine unitaire qu'elles devaient à l'idée de savoir, car cette origine est devenue pour elles un mystère, sinon une fiction. C'est ce que récusera nécessairement quiconque considère l'Etat actuel comme un donné et pense que tout est inclus dans la ligne de son développement; à moins d'oser exiger de l'Etat protection et soutien de la science. Car ce qui est signe de perversion, ce n'est point qu'il y ait accord entre l'Université et l'Etat - ...-, c'est qu'on garantisse et enseigne la liberté d'une science de laquelle on attend cependant cyniquement, comme si cela allait de soi, qu'elle conduise ses disciples à être des individus sociaux et des serviteurs de l'Etat. Rien ne sert de tolérer conceptions et doctrines les plus libres, tant que l'on ne garantit pas la vie que - non moins que les plus rigoureuses - elles entraînent avec elles et tant qu'on nie cette immense faille naïvement, en liant l'Université à l'Etat. [...]
Cette dénaturation de l'esprit créateur en esprit de métier, que nous voyons partout à l'oeuvre, a envahi et domine tout l'enseignement supérieur; c'est elle qui l'isole par rapport à la vie créatrice de l'esprit non-fonctionnarisé. De quoi le symptôme, aussi pénible que manifeste, est le mépris de caste pour toute science et tout art libres, étrangers à l'Etat et souvent ennemis de l'Etat. [...] Ennemie de la science qui, par son "applicabilité", donne l'illusion de rendree des services immédiats à l'Atat, une Université ainsi organisée ne peut qu'être démunie en face des Muses. En orientant les études vers des fins professionnelles, elle laisse nécessairement échapper, comme forme communautaire, le pouvoir immédiat de création. En fait, l'esprit étranger et hostile, l'incompréhension de l'école à l'égard de la vie qu'exige l'art peut être interprétée comme un refus de la création immédiate qui ne renvoie à aucune fonction. Attitude que révèle de la manière la plus intime le comportement de l'étudiant, immature et digne d'un écolier."

"La domination secrète de l'idée de métier n'est pas la plus profonde de ces falsifications dont l'effet est terrible parce que toutes atteignent le centre de la vie créatrice. En échange de vains succédanés, une banale conception de la vie brade l'esprit. Elle réussit à dissimuler sous un voile toujours plus épais le caractère périlleux de la vie de l'esprit et à moquer comme fantasque ce qui subsiste de force visionnaire."
Walter Benjamin, "La vie des étudiants," in Oeuvres 1: pp131 à 136. D'après une conférence donnée en 1915.

Tuesday, November 14, 2006

Lentement vers l'étude du postcolonial en France

Oui plus de spécialistes de l'histoire coloniale française aux Etats-Unis qu'en France - je veux bien croire ça (Télérama, Thierry Leclère, 2965 8 nov 2006 - qui regarde quelles maisons d'édition s'y mettent. Les positionnements politiques et commerciaux).
Lentement on a :
  • Le Livre noir du colonialisme. XVIe-XXIe siècle, De l'extermination à la repentance (2003 - Marc Ferro et al., Robert Laffont - 843 p.). Tous les colonialismes européens.
  • Dictionnaire de la colonisation française. Annoncé pour début 2007 chez Larousse. 600 p. et 70 auteurs. Claude Liauzu en charge : tiers-mondiste, anticolonialiste pendant la guerre d'Algérie, attaquant la loi de février 2005 (sur la colonisation "positive"). 30 auteurs issus des pays anciennement colonisés ou DOM-TOM.
  • La France coloniale. Chez Flammarion pour 2007, Jean-Pierre Rioux. Positionnement contre la "victimisation ambiante", contre la vision de la colonisation "uniquement comme une suite de génocides et une faute collective à expier".

T. Leclère y repère la continuation du débat, et sa cartographie idéologique. Historiographie. A noter aussi la différence d'approche entre "colonisation française" et "France coloniale". Beaucoup est déjà dit, entre l'activité et l'être?

Le retard en France : la décolonisation étranglée tard par la guerre d'Algérie ? Et une culture de l'universalisme, bien vissée ? Un point de vue sur le politique qui a des angles morts du côté de la culture et des cultures, certainement. Puis aussi l'histoire intellectuelle de l'histoire depuis 30 ans - là je n'ai pas les repères qu'il faut. Les Annales, Foucault, et ? Nora ? Comment ça détermine ? Pouvoir et discours comme poursuivant un plan parallèle, où on peut mal recroiser la tradition épistémologique qui regarde la culture - en tout cas sous ce terme.

Un dossier du Monde des Livres sur la littérature postcoloniale, du 13 octobre 2006 (tuyau de PMA). "Colonies : la bataille des mémoires", etc. J'y trouve aussi qu'on a traduit The Cambridge Companion to Postcolonial Literary Studies, de Neil Lazarus (Marianne Groulez, Christophe Jaquet et Hélène Quiniou), sous le titre Penser le postcolonial. Une introduction critique [quid de la littérature??], éditions Amsterdam.

Sunday, November 12, 2006

Culture, guerre, force

J'avais pris les choses par, à partir de Herder contre Kant et l'universalisme français (avec son impérialisme culturel), une histoire du concept de "culture" comme concept de combat - concept critique. Ouvrant dans la pensée de l'anthropologique la dimension nécessaire du pluriel. L'étranger, comme principe anthropologique - parce qu'ethnologique.
En continuant le travail avec les étudiants de MA à Brooklyn College, et dans le nouvel espace de résonance où je suis à New York, je m'intéresse aussi et plus à, la pente de curiosité se fait vers, sa valence conservatrice : dépolitisante, exactement.
Comment "culture" dans la Culture war, dans le Clash of Civilizations, sont l'opérateur de la polémisation générale de la politique de l'équipe Bush (aussi: les Axes dans la WOT - on dit ça écrit ça, la War on Terror. De même qu'on dit "W" pour Bush, WMD pour les armes de destruction massive. ça fait des protagonistes familiers.) On dit "culture" pour masquer la nature politique des questions. Et James Bolton pose son veto contre le vote d'une déclaration UN contre les dernières attaques israéliennes à Gaza, sur une justification qui refuse les termes du texte comme "political". Oui.
(On sera content de voir disparaître ce poison en janvier, avec le reste de la législature 2004-2006. )

"Culture" comme les valeurs (morale profonde, on prend un ton grave - où on entend déjà une pression), contre le politique - attaqué en tant que la politique.
Après, on n'a plus que la guerre. Et en effet la guerre est à mettre à l'étude - je pense au projet d'ELB avec la géopolitique mais aussi au delà, à ce qu'il me semble entendre comme une buzz question quelque part dans les sciences humaines et les champs intellectuels de maintenant.

Alors après il y a une question qui vient de suite, et qui m'intéresse plus finement. J'y suis plus au près de ce que je ne sais pas : c'est force.
Je vois que depuis cet été j'écris beaucoup de mot. Qu'il me permet un point de vue, une hauteur (point de théâtre, GD) - ou une entrée dans la bagarre on the flat in the crowd half blind with dust (V. Woolf, "Modern Fiction") - pour réfléchir au politique, au peuple. Au politique comme histoire, voilà. Je pense à Deleuze en le mettant en oeuvre. Mais c'est avec le doute, la réticence, toujours, sur la question de sa physique du politique (qui ne fait pas forcément mieux que la thermodynamique de la psychanalyse).
En lisant Tocqueville, j'entends très fort que "force", "force sociale", est un concept du libéralisme. Pas forcément de lui seul, mais. ça m'intéresse. ça part. Alors les portes en enfilade possible qui s'ouvrent : Thatcher et "there is no such thing as society", Norman Tebbitt et "get on yer bike". De droite, les sujets politiques sont agents, entreprenants, ils sont comme individus les producteurs de valeur - de la richesse des nations comme de la richesse des nations. Un individu collectif est d'avance pensable, d'avance on le sait exister : il est la "communauté", la "culture", le "sens commun" peut-être ?, le "peuple", la "nation", ... De gauche alors, en écho, les sujets politiques sont déterminés par, pris dans des situations, situés dans des échiquiers divers et superposés. Il y a un champ de forces politiques où l'agency n'est jamais simple, et le collectif jamais (?) un préexistant, une paix, une origine.
Beaucoup à faire.
"Force" me vient donc aussi avec les coordonnées de la sociologie de Bourdieu - je l'oubliais. Comment ça se place l'un par rapport à l'autre, "force" de Tocqueville et "force" de Bourdieu?

Encore la theory

Etonnée de trouver que le débat sur la théorie continue à être d’actualité. Sans doute les dernières publications sont un peu à la traîne, mais. Après un tour de librairie pour prendre l’air du Zeit, c’est l’une des rares choses notables que je retiens.
Jonathan Culler a tiré un livre de son travail ces années sur la récupération du littéraire dans la théorie : The Literary in Theory, publié dans la série Cultural Memory in the Present à Stanford UP (2007). La table des matières indique des rapports tissés, des perspectives produites : avec le fil roman et nation (Nation and Narration sans doute, mais pas sous cette formule - il faudra voir), l'écho à de Man (un chapitre intitulé "Resisting Theory"), la reprise des concepts de texte, de signe, de performatif ; le rapport à la philosophie (et du sien à l'écriture) ; le rapport à l'écriture critique ; le rapport aux Cultural Studies, et enfin à la Comparative Literature.
Si c'est un parcours, cette direction m'intéresse, naturellement. Si on débouche des questions du langage (reprendre la question de la sémiotique) à celle des cultures puis celle de l'étranger dans le littéraire. Le tout donc à voir.
L'autre volume que je retiens : Theory's Empire. An Anthology of Dissent. Daphne Patai & Will H. Corral eds., Columbia UP, 2005 (tous les termes du titre font grincer des dents, chacun une manip). Il faudra voir le statut énonciatif du volume : qui a écrit quand où et pour qui. Les premiers mots de l'introduction reprennent le terme "anthologie" : le geste est significatif en lui-même. Articles rassemblés de Valentine Cunningham (of Reading After Theory fame [2002] ), René Wellek, Todorov, Raymond Tallis (Saussure scholar), Searle, V. Descombes, M.H. Abrams, Geoffrey G. Harpham, Chomsky, Bricmont & Sokal, Thomas Nagel, F. Kermode, M. Perloff, Wayne C. Booth et al. Sections : Theory rising, Linguistic turns, Empire building, Theory as a profession, Identities, Theory as surrogate politics, Restoring reason, Still reading after all theses theories..., Coda. Là aussi un parcours, tout clairement orienté.

La vieille rosse de débat. Sans doute pas grand chose à apprendre de neuf à son analyse, mais c'est l'actualité qui dicte. L'avantage sera d'apporter un repère d'actualité pour le séminaire Theory théorie prévue à Brooklyn College au spring semester.
Il faudra donc continuer cette écoute et cette bataille. Je comprends mieux ici les coordonnées du débat, et ses signes codés - the plot thickens. Comme culture dans Culture wars veut dire black par exemple (un étudiant de MA transcode pour nous). Ou simplement comprendre qu'il y a un cryptage, d'ordre politique (au sens américain - entendre James Bolton aux Nations Unies - de political) - écarquiller les oreilles donc encore.

Que ça a à voir avec la question de academic freedom, débattue à grand battage dans la presse par épisodes d'affaires, ponctuelles (polémique ; faux débat ; manip.) Avec le discours sur Culture wars ; sur la profession de l'universitaire ("professor" mis en relation avec "profession" dans ces discours, d'une manière qu'on ne fait pas en français) - qui relaboure depuis Gerald Graff le champ commun, l'increvable, "ivory tower". On en passe par Harold Bloom et la factualité du Western Canon (de la lecture donc, comme déproblématisation). Par la culture spécifique de l'intellectuel en Amérique.
Il faut aller voir dans l'histoire de l'université ici. J'en suis toujours à ça.
Puis, simplement, au coeur : une culture et une histoire de la pensée du langage, ici. C'est là, bien sûr, que ça se joue. Simplement. Prendre par Cusset, par Graff historien dans Professing Literature, et par la patience, deux fois par semaine en cours, de continuer à imaginer les moyens de faire entendre le langage. That's some job here.

Wednesday, November 08, 2006

Collectif et communauté

Comme on a des perspectives étonnamment différentes sur le politique quand on prend les choses avec les notions de collectif, de collectivité, ou de communauté. De gauche à droite. D'histoire à culture, ou ethnologie. De politique à philosophie. De critique à humain.
Deleuze et Guattari disent collectif, et peuple (avec Kafka).
Le communisme dit collectivité - collectivisme.
Blanchot, J.L. Nancy, Derrida (sur Lyotard), Agamben, diversement, disent communauté.
Community a une tradition bien plus épaisse encore. Qu'on trouvera sans doute riche dans la lignée Culture and Society - Raymond Williams.
Tocqueville part de la notion de commune, pour une histoire de la pensée politique anglaise comme origine "des lois et des moeurs" américaines, et "des lumières" en elles.

Après, il y a le commun pensé par la critique littéraire. 18ème anglais. Dr. Johnson's common reader, puis une reprise par Woolf - qui encore rencontré récemment? Leavis, possiblement.

Après l'Amérique l'Inde

Des repères pour prendre le fil d'une entrée dans l'Inde. L'inde importe, elle est une force d'à-venir massive, on est devant comme Tocqueville et sa "terreur religieuse" devant l' "avenir" de la démocratie, déferlant depuis l'Amérique.
Ici aussi - comme pour l'Amérique ; comme pour la globalization ; comme pour l'anglais comme pôle de la géopolitique des langues - un angliciste est bien placé, sur la route d'une déferlante. Même si j'apprends que ce chiffre : 3% (seulement) des Indiens parlent anglais (avec 25% d'analphabétisme des adultes, dont 45% pour les femmes). L'Inde est sa propre puissance de géographie humaine ; elle est aussi celle de la post-colonialité, celle de l'histoire du Tiers Monde comme ligne de fuite de la Guerre Froide. Elle est l'une des forces déterminantes dans mon présent politique, et ce vers quoi je vais.

Pavan K. Varma, Le Défi indien. Pourquoi le XXIe siècle sera le siècle de l'Inde. Actes Sud, 2006. J'imagine que c'est : Being Indian. Inside the real India, London, William Heinemann, 2005. (Difficile de trouver un catalogue national indien en anglais sur internet.)

Sites journalistes (/ blogs - à noter aussi, qu'aux Etats-Unis le blog est un lieu important du débat politique maintenant) :

Des sites pour la "vie des peuples" (Saussure, et Tocqueville) ? :

Je note donc que tous sont sur Blogger, et comme Letter from America dans la mouvance de Google. Et je note ma source, Sushmita Sarmah dans le dossier sur l'Inde de Télérama, n° 2958, 20 sept. 2006). Comme la New York Review of Books - plus modestement, plus magazinement, moins on point - Télérama m'importe pour sa participation au tissu de discours où se forme la culture. C'est comme ça que. Je regarde son travail. Leur.