Friday, September 15, 2006

travail et collectif

Un des points de crise de l'université; celle du travail. L'absence, quasi totale, de réflexion sur comment se passe ce travail, sa valeur. Comment travaillent, différemment, vers des objectifs radicalement éloignés, les uns et les autres. Quelles tensions produit cet éloignement, quel émiettement du collectif? L'université est ironiquement absente des discours publics ou internes comme lieu de travail: ce terme est presqu'absent des directives supposées indiquer aux universitaires comment travailler. Que trouve-t-on dans ces directives: "production" (d'indicateurs); "activité" (de recherche; d'enseignement); "formation"; "mise en place" (d'une démarche, de réseaux...); "développement" (d'une politique); "promotion" (de l'offre de formation). Tout cela sans travail.
Sans travail, ou plutôt, sans la pensée du travail, à l'université entre autres mais cela vaut pour ailleurs, c'est le coeur du collectif qui s'effrite, le "hub", le pouls même de l'institution qui se vide.
Dans Les désordres du travail: Enquête sur le nouveau productivisme, (Paris: Seuil, 2004)Philippe Askenazy souligne que "Le travail s'est éclipsé du débat social à mesure que l'emploi l'envahissait" (p.5). Comme cette phrase trace le fil qui lie l'état d'une société aux processus internes des universités: l'emploi est devenu la responsabilité de l'université qui doit produire des conditions d'employabilité - et il n'intéressera plus personne de savoir quel travail mène à ce produit. C'est la "culture du résultat".
Conséquence pour les universités: elles ne sont plus (depuis longtemps, peut-être), des lieux où s'invente le collectif, sinon en fragments; au contraire, les individus que sont les enseignants-chercheurs se débrouillent, doivent se débrouiller, pour s'inventer un métier à travers leur travail. Les difficultés sont, indique-t-on avec fatalisme, partagées par tous - autrement dit, elles n'intéressent personne. Tapis rouge déroulé pour le "productivisme réactif" dont parle Askenazy: idéalement "source d'intellectualisation, de polyvalence, de mise en responsabilité des travailleurs" (p.8): productivisme dans lequel l'individu plongera (parfois) non pour sa propre valeur, mais pour l'illusion d'être enfin "utile" à la hauteur de ses capacités. Et ainsi l'individualisation s'accentue, le démembrement du collectif se poursuit. L'université est "en avance" sur l'entreprise dans ce démembrement du travail comme valeur collective: le signe le plus patent en est l'incapacité de l'institution à se définir comme lieu de travail. Il n'y a donc pas de possibilité de reconnaître les dysfonctionnements du travail, de soutenir collectivement les individus. Tout conflit à l'université est classé comme question de "personne". L'institution n'a rien à voir avec, n'a rien à faire de. "Comme si tout se jouait à la croisée des émotions et de la morale, dans le silence d'un face-à-face inégal entre un supérieur et un subordonné, on a laissé s'installer l'idée que l'affaire [de la dureté du travail] relevait essentiellement du médecin, du psychothérapeute, voire du juge." (Askenazy, p.6)
L'université semble avoir préparé la société à cette hyper-individualisation de la pratique professionnelle à travers laquelle l'entreprise "prend" la productivité, les résultats, et "laisse" le travailleur se débrouiller avec les déchets du travail. Dans un lieu qui rassemble du monde, sans être lieu collectif, l'isolement de chacun est le moindre des problèmes. C'est la loi de la jungle, la loi du plus fort, et les souffrances qui en résultent dans l'apparente indifférence générale, qui est aberrante.
Ainsi, l'état dans lequel de si nombreuses universités aujourd'hui - des lieux où il ne fait pas bon aller travailler - est intimement lié à l'atomisation de la valeur travail au profit de celle du "résultat".

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