Wednesday, September 06, 2006

excellence, excellence!

Les directives du ministère pour les universités sont pleines de références à l'internationalisation de "l'offre de formation" et de la nécessité, pour la France, de mettre en valeur ses atouts: traduire, pour les universités: concentration sur les meilleures formations, sur les plus "efficientes" (à savoir: rentables). Sur celles qui se distinguent le plus et permettront de battre la concurrence sur un domaine donné, laissant les autres domaines aux autres établissements. Les universités françaises doivent passer, nous dit-on, par une étape essentielle de la modernisation, une étape "qu'exige" la "compétitivité sur le plan international". Cette ordre logique est assez visiblement discutable: ne seraient-ce pas plutôt les mêmes forces économiques, qu'évoque Claire Joubert, qui président simultanément à la mutation de l'université et à la "mondialisation"? "Les transformations qui sont en cours aujourd'hui s'observent en effet dans n'importe lequel des métiers, des secteurs, dans n'importe laquelle des tâches, qu'ils soient en contact ou pas avec l'économie mondiale. Elles sont le résultat de deux évolutions majeures: la révolution informatique et la massification de l'enseignement,..." Daniel Cohen, Richesse du Monde, pauvreté des nations (Paris: Flammarion, 1997), p. 15.
Pourquoi entraîne-t-on donc la communauté universitaire vers des réformes justifiées par un diagnostic si visiblement erroné, à savoir la nécessité externe, mondiale, qui par une pression inéluctable, pour la survie même de notre pays appellerait l'adaptation de l'université aux normes du marché, à la "culture des résultats" (incroyable, tout de même cette expression, comme si l'université tournait sans prêter attention aux résultats. Il ne s'agit pas des mêmes ici évidemment)? Pour mieux faire passer cette mutation, peut-être. Pour que chacun se sente investi de cette responsabilité de survie, que chacun rentre dans cette marche forcée contre laquelle rien n'y fera: le monde attend, le monde presse. Mais cette erreur de diagnostic peut avoir des conséquences graves: vers quoi change-t-on, vers quel type d'excellence et de logique économique? Pourquoi instrumentalise-t-on l'université comme un service, au lieu de la reconnaître comme le lieu central de mutation du système économique dans son ensemble? Autrement dit, l'université ne suit pas les conditions posées par un système, elles crée les conditions de ce système.
Quelle excellence, donc, pour quelles fins: pas celle du meilleur enseignement possible, ou la meilleure recherche, cela est déjà manifeste. Par cette remarque, qui pourrait paraître naïvement utopique, je ne cherche pas à nier les problèmes actuels des universités. Démotivation des personnels à la fois enseignants et administratifs; opacité et lourdeurs des processus de décision, depuis la création de postes jusqu'à la moindre initiative qui exige trente-six-mille formulaires et autorisations: l'idée que les universités, en particulier de Sciences humaines, ont actuellement une "culture de moyens" (je cite le ministère), fera sourire la plupart des enseignants chercheurs. Quel diagnostic de départ, quelle analyse des situations de travail internes aux universités a présidé à une telle description?
C'est ce diagnostic que je voudrais faire.
Quant à l'excellence: celle qu'on exige aujourd'hui des universités a un sens bien précis, que l'on reconnaîtra dans ce résumé de Daniel Cohen: "Adam Smith caractérisait le monde moderne comme un monde où chacun se spécialise dans une tâche, et abandonne les autres aux marchés. La logique qui préside au choix de cette spécialisation est simple: je choisis le métier où je suis, comparativement aux autres, le meilleur. Je peux fort bien être moi-même un excellent pâtissier tout autant qu'un excellent cordonnier. ... Il n'empêche: si je suis encore meilleur cordonnier que pâtissier, je consacrerai tout mon temps à la chaussure et j'achèterai mes gâteaux. Le revenu que me rapporte l'activité où j'excelle me dédommagera nécessairement du temps que j'aurais passé à faire mon pain moi-même." (ibid., p. 50)
Serait-il possible que l'on cherche à mettre les universités au pas de ce rythme primaire du capitalisme? Oui. L'excellence est avant tout le signe de la réduction des disciplines et des domaines de recherche, non seulement à l'échelle d'établissements mais aussi à l'échelle nationale voire internationale. Tout le monde s'y précipite: le terme est bien trouvé: comment, en tant qu'universitaire, pourrait-on dire "Pas d'excellence pour moi, merci"? La disparition de certains enseignements sera "compensée", pense-t-on, par le bénéfice économique que l'on tirera du rééquilibrage. Il y a dans cette logique un élément profondément rétrograde, dans lequel on reconnaît bien la "commodification" de l'éducation. Rétrograde par l'objectif même, mais aussi parce que cet objectif est à contretemps historiquement.

0 Comments:

Post a Comment

<< Home